Jésus à genoux devant ma liberté

homélie du Mercredi Saint, sur Mt 26,14-26

Une surprise nous attend dans cet évangile, lorsque Jésus déclare « l’un de vous va me livrer... Issoire Celui qui vient de se servir en même temps que moi » (Mt 26,21.23), désignant ainsi Judas. Ne dirait-on pas ainsi que Jésus donne à Judas sa mission ? Judas serait-il alors simplement la bonne personne au mauvais moment ? Serait-il un élément piloté pour l’accomplissement du dessein de Jésus ? Pour comprendre, regardons ce qui se passe, et revenons d’abord deux versets en arrière dans l’évangile : “14 Alors, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres 15 et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui proposèrent trente pièces d’argent. 16 Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer.”

Nous voyons que bien avant la parole du Christ, le projet de le livrer était né et avait fait son chemin dans le cœur de Judas. C’est bien de lui-même qu’il fait cela. Comment alors expliquer l’attitude de Jésus ? Il commence par dire : « l’un de vous va me livrer ». Il déclare qu’en quelque sorte il consent à ce fait d’être livré, qu’il n’est pas pris par surprise. Et d’être livré par un des Douze. Cela rend bien compte de la réalité blessée du monde, où on est parfois trahi par des amis.

Les disciples réagissent, mais comment ! Ils lui demandent l’un après l’autre : « serait-ce moi, Seigneur ? » Se sentent-ils tous capables de faire une telle chose ? Aucun ne dit : sûrement pas moi ! Aucun non plus ne soupçonne l’un des autres. C’est ahurissant pour eux de penser que ce sera l’un d’eux, mais il n’y a pas parmi eux de mouton noir dont on se dit : c’est sûrement un tel. Cela lave Judas de tout déterminisme : aucun des apôtres ne pouvait prévoir que ce serait lui.

Mais Jésus, lui, le sait : c’est Judas qui vient de se servir en même temps que lui. Que fait-il alors ? Il ne dit pas aux autres disciples : plaquez-le au sol ! Il laisse Judas suivre son propre choix — dans saint Jean, il dira même : « ce que tu fais, fais-le vite » (Jn 13,27).

Que Jésus, sachant ce que Judas allait faire, le laisse faire librement souligne l’infini respect de Jésus pour la liberté de l’homme. Et cela nous donne le vertige qu’il laisse la liberté à l’homme de le rejeter au point qu’il soit mis à mort. Dans notre vie nous avons sûrement déjà eu l’occasion d’expérimenter cette liberté que Dieu nous laisse de le choisir ou de le rejeter. Nous pouvons prendre nos distances avec lui, nous fâcher contre lui ou nous laisser simplement accaparer par tout ce que nous voulons faire sans qu’il y ait un malheur qui nous avertisse et nous arrache de notre pc pour nous ramener à l’église. Dieu nous laisse libre de le rejeter ou de simplement lui fermer peu à peu notre cœur, et pourtant nous savons bien — et c’est pourquoi nous sommes ici — qu’il est la source de la vie, de la paix du cœur et de cette force qui nous permet de tenir au milieu du monde. Et nous savons comment ouvrir notre cœur à quelqu’un — donc à Dieu aussi — en renonçant à nos propres façons de voir et justifications, en laissant l’autre entrer en nous car nous voulons l’aimer.

Enfin, le texte passe sans transition de ce moment terrible à un moment fondateur de l’Église : l’eucharistie, liée au fait d’être livré. Jésus prend le pain et dit : c’est mon corps. Et nous comprenons bien que si Jésus mourrait dans son lit ou d’un accident fortuit il n’aurait pas pu faire l’eucharistie. C’est parce qu’il fut livré et qu’il l’a accepté par amour qu’il peut nous donner aujourd’hui son corps par amour. Rien n’arrête le Christ pour se donner intimement à nous. Et il est là, nous pouvons l’adorer et le recevoir. Nous pouvons nous laisser aimer d’un amour immérité et si réel. Alors ne chipotons pas, refusons cette tendance en nous qui nous ferait dire : oh, Seigneur, il ne fallait pas faire tout cela pour moi ! Au lieu de bouder notre plaisir, laissons-nous rejoindre et envahir par cet amour tellement déraisonnable.