vivre autrement

homélie du dimanche de la Miséricorde, 2e dimanche de Pâques 2018

Nous avons découvert depuis Beara dans la vie de la première communauté chrétienne un style de vie selon des standards très nouveaux : au lieu des jalousies, des divisions et suspicions, l’unanimité, « un seul cœur et une seule âme » ; au lieu de l’amour de l’argent, de la dureté dans les héritages, de la recherche du profit maximal, « ils avaient tout en commun » et « personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre » (Ac 4,33).

Qu’est-ce qui a fait reflué les forces de division, de comparaison, d’envie, et celles de l’avarice, de la peur de manquer, de l’appât du gain, de l’amour de l’argent ? Ce n’est pas le désir de vivre selon des valeurs de partage et de bienveillance. Car jamais cela n’a suffit à enrayer les « tendances égoïstes de la chair », les forces de repli sur soi et ses propres intérêts. Ce qui a changé la façon de vivre, c’est l’irruption d’une réalité nouvelle : le Christ est ressuscité et notre vie peut prendre le même chemin. Déjà elle est cachée avec le Christ en Dieu (Col 3,3). Notre vie prend une dimension toute autre, elle n’est plus soumise à la peur de la mort, à la peur de manquer, de ne pas être aimé, de ne rien valoir.

Comment cette nouveauté devient-elle réalité pour nous ? Par le pardon des péchés, et par la foi. Détaillons. Nous pouvons vivre une vie nouvelle par le pardon des péchés, car il nous faut être délivrés de ces obstacles intercalés entre le cœur de Dieu et le nôtre à cause des choix de notre volonté contraires à l’amour de Dieu et des autres. Pourquoi le péché est-il un tel problème ? Regardons ce qui se passe. Dieu nous aime tant. Mais si nous ne prions pas, si nous ne pensons pas à lui en l’aimant, si nous choisissons de mettre plein d’autres choses en priorité, nous péchons, notre cœur s’est déjà éloigné, il a commencé à devenir insensible à Dieu ; et au final nous disons : l’amour de Dieu, bof, c’est plutôt théorique tout ça… je ne le sens pas… etc. Et même si je dis que je crois en Dieu, je vis concrètement comme un païen. Prenons le deuxième commandement de l’amour : Dieu aime tant mon prochain et voudrait que je l’aime comme moi-même. Mais si je ne lui ouvre pas mon cœur, si je ne me laisse pas toucher par sa détresse, je commence à devenir indifférent, à me justifier moi-même en disant que je ne peux pas remédier à la misère des autres, et mon cœur devient froid et triste. Alors je pense qu’il me faut me donner quelques plaisirs pour embellir ma vie. Je ne vois plus que c’est l’amour qui embellit la vie, et je deviens un égoïste soucieux d’assurer son confort.

À cause de tout cela, le péché est un obstacle à tout ce que Dieu voudrait nous donner, à la vie belle qu’il a imaginée pour nous en communion avec lui et dans la paix les uns avec les autres. Alors, la première mission des apôtres doit bien être de donner au nom du Christ le pardon des péchés : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » (Jn 20,23) Ce qui veut dire : ne négligez pas d’offrir le pardon des péchés, car c’est par votre ministère que cela a lieu et si vous ne le faites pas, rien ne se libère. La miséricorde de Dieu souffre de voir ses enfants loin de lui, de voir le lien du cœur distendu entre le Père et les hommes. C’est pourquoi le Christ a donné ce pouvoir de pardonner les péchés aux apôtres — et les apôtres aux évêques et aux prêtres qui leur succèdent. Afin que nous cessions d’être insensibilisés par nos péchés et que nous vibrions à nouveau à l’amour de Dieu. Aujourd’hui c’est le dimanche de la miséricorde. N’hésitez pas à fondre sur un prêtre pour vous confesser. Le Père attend ses enfants.

Ensuite, cette nouveauté de vie devient réalité pour nous par la foi, c’est-à-dire par cette façon de vivre sur la terre grâce à d’autres satisfactions que celles de la terre — qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, mais bonnes quand nous les considérons à leur place, comme satisfactions secondes — : vivre par les satisfactions du ciel, celles qui viennent d’aimer Dieu et de se consacrer à lui de tout notre cœur au milieu de nos activités, de nos responsabilités, de nos loisirs. Vivre de foi, comme Jésus le conseillait à Thomas et aux dix autres apôtres (Jn 20,29), ce n’est pas seulement croire que le Christ est ressuscité, mais vivre en pensant à sa présence à nos côtés, en le regardant pour prendre une décision, en nous arrêtant pour le considérer un peu. C’est chercher à être son disciple à chaque instant de nos vies.

C’est ainsi que l’on est né de Dieu, comme dit saint Jean, c’est ainsi que l’on « croit que Jésus est le fils de Dieu » (1 Jn 5,5). C’est ainsi que notre foi nous fait remporter la victoire sur le monde, sur toutes les pressions qui nous écrasent, sur toutes les peurs, sur les tentations les plus usantes. Belle fête de Pâques à tous !