«Efforcez-vous»

homélie du 21e dimanche C, 25 août 2019

porte étroite Jésus a beaucoup parlé de la vie éternelle, avec des images de grand banquet, ou simplement l’image du Royaume du Père. Sans doute aussi devait-il donner des avertissements aux gens pour qu’ils ne s’imaginent pas, comme on l’a chanté sans réfléchir, qu’« on ira tous au paradis ». Toujours est-il que quelqu’un vient demander à Jésus : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Et Jésus ne répond pas d’une façon statique, en disant : oui, il y en a peu ; ou non, il y en a beaucoup. Il répond d’une façon dynamique, en disant : « efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup chercheront à entrer et n’y parviendront pas ».

Le contexte est celui de gens qui imaginent acquis le fait qu’ils ont une place dans ce paradis. Ils trouvent naturel d’y être car ils ont eu quelques contacts avec le Seigneur. On pourrait dire aujourd’hui : ils ont été baptisés, ils sont croyants plus ou moins, ils sont déjà allés une fois à la messe, ou même ils y vont tous les dimanches. Mais la réponse est cinglante : « Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice ! » Nous découvrons alors que la vie au paradis n’est pas une affaire de « piston », mais de droiture du cœur. La vie au paradis n’est possible qu’à ceux qui cherchent à avoir un cœur de pauvre, un cœur pur et juste. Pas de place pour la roublardise ou les pirouettes. Pas de place pour le paraître. Nous serons dans la nudité de notre conscience.

Dans les tympans du Jugement dernier du Moyen Âge, il y a toute sorte de gens dans le groupe des damnés : des rois, des évêques, de simples gens. Et de même dans le groupe des élus. Ce n’est pas une affaire de statut ni de réussite dans la vie. L’Écriture ne raconte pas non plus qu’il faut pouvoir faire le compte de ses bonnes actions pour entrer en paradis — rappelez-vous le « bon » larron, un criminel qui n’a qu’une heure sur la croix pour se convertir. Mais celui qui entre est l’homme au cœur humble et bon, celui qui s’efforce de marcher sur le chemin du bien, tandis que le cœur orgueilleux qui ne pense pas qu’il a besoin de conversion est recalé.

S’il en est ainsi, ce n’est pas que Dieu nous attend au tournant, veut nous montrer qui a le dernier mot, ou qu’il y aurait une limite à sa miséricorde. L’enfer, ce serait plutôt que Dieu nous donne ce que notre cœur mesquin voudrait. Je vous raconte une histoire, tirée d’une série américaine, « la Quatrième Dimension » (1960) : Rocky Valentine, un criminel mesquin et sans envergure, est tué au cours d’un cambriolage. Il rencontre dans l’au-delà un certain Pip qui se présente comme étant son ange gardien, et lui offre tout ce qu’il désire et cela sans aucune contrepartie. Valentine se demande comment lui, vulgaire criminel sans foi ni loi, a pu mériter de voir tous ses désirs comblés, et d’avoir un fidèle valet prévenant pour le servir. Rocky profite de tous les avantages de sa nouvelle vie luxueuse, car tout lui réussit : il gagne à la loterie, a tout l’alcool et toutes les filles qu’il veut, casse la figure de toute une bande de policiers, etc. Mais bien vite, il s’ennuie car tout lui réussit sans coup férir et sans effort. Il comprend alors que ce qu’il prenait pour le Paradis est l’Enfer !1 Le diable ne l’asticote pas avec une fourche de fer, mais en venant combler tous ses désirs égoïstes. L’enfer n’est pas un châtiment extérieur à ce que nous sommes, il est dans la droite ligne de la réalisation de nos désirs. Comme disait la philosophe Simone Weil, « L’enfer, c’est de se croire au paradis par erreur »2.

Quand nous paraîtrons devant le Seigneur, nous n’aurons peut-être que cela à dire : voilà, j’ai pas trop volé, j’ai pas trop menti, j’ai pas trop détruit la nature, et je ne t’ai pas trop cherché non plus. Alors il pourrait nous répondre : d’accord, je vais te donner à la mesure de ton cœur qui est petit. Imaginez quel enfer, toute la vie éternelle à la mesure d’un cœur petit et rabougri ! Alors que nous sommes faits pour aimer sans mesure ! Nous comprenons maintenant que la réponse à la question du salut est : « efforcez-vous ! » Il n’y a rien de pire que d’être livré à soi-même sans limites. Il n’y a rien de meilleur que d’aimer sans limites.

1D’après Wikipedia.

2Cité dans Fabrice Hadjadj, Le paradis à la porte, Seuil Essai 2011, p.26.