Le prix de la joie

homélie du 3e dimanche de l’Avent A, 15 décembre 2019

Cathédrale Notre-Dame de Bonsecours, Alep, Syrie En Syrie, on vient de restaurer et reconsacrer la cathédrale arménienne catholique d’Alep, qui comme les églises d’autres confessions chrétiennes avait été endommagée par différents attentats et échanges de tir d’artillerie. Il n’y a plus que 5000 fidèles de cette Église sur les 18000 que comptait la ville, et ceux qui sont restés doivent vivre cette réouverture avec la même allégresse que celle à laquelle invite le prophète Isaïe : « le pays aride, qu’il exulte et crie de joie !… On verra la gloire du Seigneur, la splendeur de notre Dieu. Fortifiez les mains défaillantes, affermissez les genoux qui fléchissent, dites aux gens qui s’affolent : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu ! » (Is 35, 2-4) Pour ceux qui sont partis d’Alep, c’est sans doute émouvant aussi, mais c’est loin maintenant. Pour d’autres encore, c’est anecdotique ou insignifiant. Vous ne l’avez sans doute pas su.

Il en va de même pour notre joie de la venue du Seigneur et de son action aujourd’hui dans notre vie. Le Christ qui est venu il y a un bon 2020 ans a promis qu’il reviendrait. Il a agi sous les yeux des disciples de Jean et il agit encore aujourd’hui. Si on regarde sa présence et son action comme un événement du monde, une loi de la nature ou de l’économie, c’est anecdotique, quelque chose que personne ne remarque au milieu des puissances qui gouvernent les idées et les choses, qui font tourner l’opinion ou le commerce.

Quand on regarde la présence et l’action du Christ avec un peu de foi mais en restant en périphérie, on se dit : j’aimerais bien en bénéficier, ça serait bien, je me souviens que Dieu m’a aidé, mais maintenant je ne vois rien de clair ni de décisif.

Enfin, pour les pauvres de cœur, pour ceux qui n’ont pas grand-chose comme richesse qui les distrait de Dieu, l’allégresse est forte. Pour celui qui ne craint pas d’attendre l’accomplissement de la promesse de Dieu, pour celui qui possède d’autant mieux Dieu que son cœur n’est pas possédé par autre chose, la joie est possible même sans rien voir encore.

Cette joie que le Christ propose est une joie qui se conquiert par la foi, l’espérance et la charité. Elle ne vient pas de nos réussites ni de ce qu’on peut humainement espérer comme satisfaction ou comme soulagement. Elle vient directement de Dieu, parce qu’on s’attache à lui envers et contre tout. Je pense à cette condition, « envers et contre tout », à cause de la situation déglinguée de notre culture, et surtout à cause de ce que dit Jésus aux envoyés de Jean qui veulent savoir si ça vaut la peine d’espérer en lui : « heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute… » (Mt 11,6)

La joie qui vient de Dieu est une joie qui se conquiert contre toutes les puissances de découragement, de cynisme, d’« à quoi bon ». Et comme saint Jacques y invitait les chrétiens il y a 2000 ans, il est bon de prendre pour modèle d’endurance et de patience les prophètes (Jc 5,10), les saints, les témoins qui nous entourent. J’ai beaucoup de consolation à considérer comment les premiers chrétiens ont été conquis par l’évidence de la foi au point de livrer leur vie pour le Christ dans toutes sortes de persécutions. Ou de regarder comment de brillants esprits ont soumis leur intelligence au Christ et ont brillé ou brillent encore dans les ténèbres. Je pense à saint Augustin, à saint Thomas, à Jean-Paul II ou à ce médecin pionnier de la greffe du visage, Benoît Lengelé, qui a fait une si belle déclaration de foi dans La Libre Belgique il y a 3 semaines1. Il nous faut choisir ce que nous écoutons, ce que nous laissons entrer dans notre intelligence et dans notre cœur. La joie est à ce prix. Seigneur, fais-nous marcher dans la foi !

1« Ce n’est pas le progrès de la science qui est important, c’est le progrès humain… Je crois en Dieu, mais ma foi ne fait pas l’économie du doute. Ma foi est celle qui a porté durant des siècles, les valeurs de l’Occident chrétien. Elle a puisé ses racines dans la prière du chapelet auquel m’a initié ma grand-mère et plus encore ensuite dans le mystère de la rencontre de l’Autre, fragile et souffrant, croisé au chevet de mes malades. Elle relève d’une évidence qui m’habite silencieusement et qui, au contraire de la science, n’a pas besoin de la preuve pour s’assurer durablement de sa légitimité. Elle est un chemin de l’âme, qui dépasse la pensée. Elle est une exigence qui m’oblige à faire ce qui est juste et bon, à concevoir et créer ce qui tend le plus vers l’essence éphémère du beau, et à ne jamais rechercher que ce qui est sincère, sensible et vrai. »