homélie du 21e dimanche A, 23 août 2020

Rome, Saint-Pierre au petit matin Dans les lectures aujourd’hui nous voyons à quel point Dieu compte sur les hommes, y compris pour la conduite de son peuple bien-aimé, Israël puis l’Église (Éliakim, Pierre). C’est risqué, car il y aura des hommes qui ne sont pas à la hauteur, nous l’avons entendu dans la première lecture. Mais Dieu fait ainsi, et c’est l’occasion d’être vraiment encouragé quand le pasteur est bon, ou d’exercer la miséricorde quand il est mauvais ou qu’il se relâche. Cela permet d’avancer avec réalisme, sans verser dans l’idéalisation de la communauté ou des personnes, ni dans le cynisme et le découragement.

Je voudrais aujourd’hui faire une très rapide histoire du ministère pétrinien, en me gardant d’une vision déformée par une sociologie de lutte des classe, la base contre la hiérarchie…

Pierre n’est pas le plus futé des apôtres, ni le plus courageux. Mais il est celui que le Seigneur a discerné pour être la pierre sur laquelle il bâtirait son Église, pour « lier » et « délier », c’est-à-dire promouvoir et interdire, ce qui est demandé ou interdit « dans les cieux ». Et aussi — cela est expliqué par Jn 20,23 dans une formule semblable — le pouvoir de remettre ou maintenir les péchés. Ce pouvoir, Jésus l’étend aux autres apôtres en Mt 18,18 et Jn 20, tandis que seul Pierre reçoit le « pouvoir des clefs ».

Le successeur de Pierre ne sera pas le patron des successeurs des apôtres, celui qui décide en définitive. C’est toujours dans la communion que cela se passe. Le ministère du pape est un ministère de communion, garder l’Église unie le plus possible, juguler autant que faire se peut les forces de division — et il y en a eues ! On voit d’ailleurs que les Églises qui ont perdu ou rejeté ce ministère ont de gros problèmes à cheminer dans l’unité.

Pierre témoigne de sa foi, de son amour pour Jésus en donnant sa vie comme Lui. Il est martyr, lors de la persécution de Néron, vers 64. Des fouilles menées il y a 60 ans à la verticale du grand autel de la basilique St-Pierre ont permis de trouver les restes d’un homme d’une soixantaine d’année inhumé là au 1er siècle. Témoin de la grande vénération dont il a constamment été entouré, même à des époques où c’était difficile.

Quand apparaissent des dissensions graves, on se tourne vers l’évêque de Rome parce que c’est la ville où Pierre et Paul, ces colonnes de l’Église, ont attesté de la foi. L’évêque de Rome devient une référence de l’unité, dès le 2e siècle (lettre de Clément aux Corinthiens, témoignage d’Irénée de Lyon, qui la désigne comme l’Église qui a conservé la tradition qui vient des apôtres au bénéfice des gens de partout1). À cause de la présence du pouvoir impérial, c’est une Église spécialement persécutée. Les premiers papes sont tous martyrs.

Les hérésies vont obliger à préciser comment les décisions sont prises dans l’Église. On ne vote pas majorité contre opposition, mais on cherche ce qui permettra d’emporter une large adhésion. La parole du pape a du poids dans ce processus. Le pape Libère doit s’opposer à l’empereur chrétien Constance II au sujet de la divinité du Fils de Dieu (crise arienne). 100 ans plus tard, c’est le pape Léon le Grand qui aide à dénouer le conflit autour de l’union des deux natures, humaine et divine, dans le Christ.

Il y aura des périodes de centralisation, où le pape cherchera à imposer davantage son pouvoir, à partir de l’empire de Charlemagne. Mélange de motivation humaine et spirituelle. Bien sûr, plusieurs avaient le goût du pouvoir. Mais beaucoup d’autres étaient motivés par l’objectif de soustraire l’Église à l’emprise des rois et des puissants. Tout le 2e millénaire sera un grand combat pour éviter au moins un peu que les gouvernants ne désignent eux-mêmes les évêques de leurs diocèses et les abbés de leurs monastères. Cf. la réforme grégorienne au XIe siècle par exemple.

Ce n’est qu’au XXe siècle que l’Église sera vraiment indépendante dans la plupart des pays, bien que par exemple en Chine on voie une situation semblable à celle de l’Église en France sous Louis XIV. Savez-vous que jusqu’à l’élection de Pie X en 1905 les rois et empereurs européens se réservaient le droit d’interdire à un candidat pape d’être élu : l’exclusive.

Aujourd’hui le ministère du pape est dégagé de beaucoup de parasites liés à cette tension constante entre pouvoir civil et religieux. Mais il continuera encore d’évoluer. Il n’y a jamais eu de situation idéale et il n’y en aura jamais. Ce qui sera toujours, c’est le rôle du pape de veiller à l’unité de la foi et de sa mise en pratique (la morale, les sacrements), contre la tentation provincialiste. Et constamment, rappeler que c’est Son Église et pas la nôtre.

Nous y voyons la façon dont Dieu veille concrètement sur l’Église où nous vivons. Nous pouvons rendre grâce pour les papes que nous avons connu.

1« avec l’Église de Rome, en raison de son origine plus excellente [elle est fondée par les glorieux apôtres Pierre et Paul], doit nécessairement s’accorder toute Église, c’est-à-dire les fidèles de partout, — elle en qui toujours, au bénéfice des gens de partout, a été conservée la Tradition qui vient des apôtres » (Irénée de Lyon, Adv Hae III,3,2)