Notre liberté dans la société

homélie du Christ Roi, 21 novembre 2010

Cashel (Irl.) Aujourd’hui nous fêtons le Christ roi de l’univers, et cette fête a un goût particulier en ces temps où son Royaume semble tellement battu en brèche. Certainement, nous ne devrions pas confondre le Royaume et l’Église, et penser que les difficultés où l’Église se trouve sont exactement les combats du Royaume de Dieu. Nous nous réjouissons de voir que le Royaume de justice et de paix avance aussi sans nous, qu’à plusieurs échelons de pouvoir se trouvent des combattants non chrétiens pour la justice et la paix, pour l’amour et la vérité. Mais nous nous trouvons dans une situation paradoxale où beaucoup voudraient construire une société meilleure en reléguant la religion dans le domaine privé, en l’expulsant du débat public, en la rendant muette. Les scandales odieux dont se sont rendus coupables des hommes d’Église donnent une occasion en or à ceux qui veulent balayer l’Église de la scène publique. Ce week-end les cardinaux sont réunis à Rome autour du pape, non pas pour parler d’abord des problèmes de pédophilie, comme nous le répète sans cesse la presse porteuse de la pensée unique, mais pour se pencher sur la question de la liberté religieuse. Car la liberté de témoigner du Christ est menacée, non seulement dans les pays musulmans ou hindous, mais aussi chez nous, au nom d’une prétendue tolérance qui cache mal un relativisme devenu dictatorial. Il y a bien des situations où nous devons nous cacher d’être chrétiens, et bien sûr on nous fera croire que c’est parce que l’Église devrait avoir honte, mais au fond ce n’est pas cela : l’Église continue de porter témoignage en faveur de Jésus et cela dérange.

La parole du Christ a toujours dérangé. Je supporte mal les affirmations de ceux qui voudraient faire de Jésus un maître bénin, gentil, d’accord avec tout le monde. Un maître qui finalement n’aurait plus rien de spécial à dire, sauf un message global de bonté générale et facultative. Regardez où Jésus notre roi a été conduit : sur le trône de la croix, dans le palais de la souffrance, et ce n’est pas par des mafiosi, des criminels passibles de prison ; ce sont des gens respectables et bien en vue qui l’ont conduit là, des gens qui remportaient une grande adhésion dans l’opinion publique. Le Christ les dérangeait, il les exaspérait, comme l’avait fait Jean-Baptiste juste avant lui en disant à Hérode : tu n’as pas le droit de prendre la femme de ton frère. Les petits, les humiliés se plaisaient bien avec le Christ ; leur vie était disponible au sens profond et exigeant de l’amour. Tandis que les gens installés dans le pouvoir ou qui le convoitaient, les gens assoiffés de reconnaissance ne supportaient pas la prétention de Jésus de dire un message de la part de Dieu.

Je suis persuadé qu’il est temps que des écailles tombent de nos yeux, pour que nous voyions vraiment dans quelle situation nous vivons. Rejeter l’Église c’est au fond rejeter le Christ. Qui d’autre en effet nous présente un Christ pur, non filtré, un Christ authentique — bien qu’il y ait encore tant de travail, toujours à refaire, pour que notre Église soit plus authentiquement du Christ ? Demandons au Seigneur que les blessures que nous avons pu recevoir de son Église ne nous empêchent pas de voir que c’est elle qui porte le Christ, le Christ intégral, le Christ qu’on lit dans les évangiles et qui a façonné la culture de l’Occident pendant presque 2000 ans.

Pourtant nous devons nous garder d’une mentalité de citadelle assiégée, qui nous ferait prendre la parole à tort et à travers plutôt qu’« à temps et à contre temps », comme disait saint Paul à Timothée (2 Tm 4,2). Quand Jésus sentait que la situation était pourrie, il parlait en parabole. « Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, qu’ils écoutent sans écouter et sans comprendre. » (Mt 13,3) Que nos gestes et nos paroles soient de nouvelles paraboles de l’amour passionné de Dieu pour ses enfants quels qu’ils soient. Que l’Esprit Saint nous aide à être résolument décalés et dissidents dans notre monde, non pas à la manière de gens inadaptés, mais comme ceux qui sont porteurs d’une richesse qui dépasse tout ce qu’on attend de la vie, la richesse de l’amour de Dieu qui permet toutes les audaces dans l’amour de nos frères. Nous sommes à une étape de l’histoire où les chrétiens doivent entrer dans une joyeuse dissidence et où l’Esprit Saint peut nous rendre très créatifs si nous restons unis.