Libre, même dans la souffrance

homélie du 23e dimanche C, 8 septembre 2019

Via Appia Qui est donc Jésus pour dire à la foule qui le suit et à nous : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,26) ? Qui peut parler ainsi sur la Terre ? Seulement un dangereux gourou mal intentionné, ou bien le véritable Fils de Dieu, Celui « par qui tout a été fait » (Credo), celui qui vient du Père et nous conduit à Lui. Jésus n’a jamais dit : asseyez-vous là, je vais vous dire que je suis le Fils de Dieu. Mais ce qu’il nous dit aujourd’hui, c’est tout comme. Et s’il nous parle ainsi, c’est qu’il a beaucoup à nous donner, c’est qu’il veut nous faire partager toutes ses richesses.

Ses richesses, quelles sont-elles ? Il y en a beaucoup, mais aujourd’hui il est question de la souffrance, de l’irruption du mal dans nos vies. Et le Seigneur nous dit : « celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. » (Lc 14,27) Être chrétien, est-ce porter une croix ? Faut-il souffrir pour être chrétien ? Sûrement pas, et depuis toujours les chrétiens ont excellé à soulager la souffrance. L’histoire de l’Église est riche de leur investissement en faveur de ceux qui souffrent. Depuis 2000 ans nous avons soigné les malades, fondé des hôpitaux, accueilli les orphelins, lutté avec les pauvres ; et l’Église catholique est la plus grande organisation d’aide dans le monde. Par exemple, hier au Mozambique le pape visitait une institution chrétienne qui accueille les malades du sida, comme il y en a beaucoup en Afrique.

Mais il y a des souffrances qui demeurent. Et spécialement les souffrances intérieures. La souffrance survient inévitablement et à l’aveugle, sans la moindre équité, accablant les uns plus que les autres — dans les psaumes de la Bible il y a souvent ce cri du juste qui souffre alors que le méchant prospère. Qu’allons-nous faire, allons-nous les laisser nous détruire ? Allons-nous les laisser miner notre foi, nous éloigner de Dieu ? Car le mal dans le monde est ce qui milite le plus contre Dieu : beaucoup y voient la preuve que Dieu n’existe pas, ou qu’il n’est pas bon, ou qu’il ne peut rien faire pour nous, ou qu’il est lointain... Voilà la grande victoire de l’Adversaire, qui veut effacer de devant nos yeux les traces de l’amour de Dieu. Cette souffrance qui m’arrive me place devant un choix : est-ce que j’en ferai un sujet de discorde avec le Christ, est-ce que je vais le frapper avec la croix ? Ou est-ce que j’en ferai un sujet de complicité avec le Christ, une occasion d’union, est-ce que je vais porter ma croix en le suivant ?

Devant la souffrance naît en chacun de nous la question “pourquoi ?” C’est la seule question qui restera dans le vide : Dieu n’y répond pas et le christianisme n’a pas de théorie de la souffrance. Dieu ne répond pas avec des mots mais il vient souffrir avec nous. Quand nous regardons la croix, nous finissons par nous dire : Dieu est là, bien présent, et pourtant ce mal, cette souffrance arrivent au Christ. De la croix, Jésus parle à la personne qui souffre. Il ne va pas expliquer la souffrance, mais il nous remet debout. Il permet de surmonter la dépression en nous proposant un programme : porter notre croix derrière lui. « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple », dit-il. Le païen en nous veut une explication, tandis que Dieu propose au croyant de chercher à persévérer dans l’union... C’est en effet l’union dans l’amour qui est la réponse adéquate au problème de la souffrance.

Quand je me décide à porter la croix qui est dans ma vie, la porter dans l’amitié du Seigneur, je me rends compte qu’il me dit : « j’ai donné ma vie pour que tu ne sois pas seul, pour que le désespoir ne l’emporte pas dans ton cœur. Toi aussi tu peux travailler avec moi, du cœur de ta souffrance. Tu peux m’aider à répandre ma paix dans le cœur de ceux qui peinent ou sont révoltés. Tu peux être un paratonnerre du monde. » Alors, plus rien de ce que je vis n’est inutile. Ma réalité commence à se transformer. Alors que la souffrance m’opprime, je me sens libre pour aimer. C’est la folie d’amour de Dieu qui rentre dans ma vie, la folie de Dieu plus sage que toutes les sagesses humaines. Bonne route, vers la vie éternelle !