par tes limites, je peux t’aimer toi

homélie de mariage

Lors du Houx, Conques  mariage précédent je vous racontais comment l’amour marche sur deux jambes, celle du sentiment et celle de la volonté. Aujourd’hui je voudrais poursuivre en considérant avec vous les limites de la vie, afin de découvrir la joie des limites. Tôt ou tard vous tomberez sur des limites qui vous dérangeront, ou même vous feront mal. Limites de la réalité matérielle. Limites du temps et du lieu. Plus difficiles, limites de l’autre, et de la relation entre vous, et même limites de l’intimité. Ensemble on peut s’affronter aux limites, essayer de les surmonter, mais il reste toujours des limites humaines.

À un moment donné, à force de buter sur ces limites, vous devrez bien vous dire  : « je ne pourrai pas vivre tout ce que j’espérais ». Je pourrais vous faire croire que ça n’arrivera pas, que vous avez des possibilités infinies devant vous. Mais alors je vous prépare au malheur, je vous prépare à l’insatisfaction, je vous prépare à succomber à la tentation d’aller voir ailleurs si vous ne pourriez pas réaliser vos rêves, je vous prépare à penser un jour que votre couple est une prison, qu’il vous faut tout recommencer, et tant d’autres choses qui la plupart du temps sont des illusions et font faire des bêtises.

Je voudrais plutôt vous suggérer d’apprivoiser vos limites, afin d’en faire de joyeuses limites. La limite ouvre au pardon et elle ouvre à l’amour vrai. Elle permet un don d’amour plus grand que le sentiment amoureux, le don d’amour qui consiste à accueillir l’autre avec sa limite qui m’embête là maintenant. Je te choisis tendrement avec ta limite ! J’essaie de comprendre que je t’ai choisi(e) un jour avec cette limite, même si je ne la voyais pas encore, et je te rechoisis tout entier, toute entière aujourd’hui. Cette limite qui me frustre, j’apprends à me dire que tu ne serais pas toi sans elle, et ce que je veux ce n’est pas un paradis imaginaire ni le paradis d’à côté, c’est toi.

Vous voyez, c’est un fameux décentrement. Chacun voit midi à sa porte, nous sommes faits comme cela. Il n’y a pas à s’en vouloir de cela, mais il n’y a pas non plus à s’en contenter. Dans une relation je cherche toujours mon intérêt, mais je peux découvrir que mon intérêt le plus grand est de m’ouvrir à quelqu’un que j’ai choisi et qui ne me comble pas entièrement. Mon bonheur le plus intense n’est pas d’obtenir ce que je veux, mais de m’ouvrir à l’autre que j’ai choisi et qui m’a choisi. En effet, tout le monde est fait pour se donner d’amour, et c’est la jouissance la plus intense, parce que chacun est un mystère infini. Ce mystère infini, je le touche quand je choisis l’autre pour lui-même. Et je suis sûr que je choisis l’autre pour l’autre le jour où j’accueille joyeusement ses limites. Alors je suis libéré de moi-même, alors je suis prêt pour le grand amour.

J’ai longtemps cherché une image pour dire cela, mais c’est difficile car les images sont de l’ordre des choses ou des animaux, et ici nous sommes dans l’ordre des personnes. Peut-être que dans l’ordre cosmique nous trouverons quelque chose qui peut représenter une personne. Prenons donc le soleil. Imaginez que pour résoudre nos manques énergétiques et dépasser ces limites nous allions nous emparer d’un morceau de soleil pour le ramener sur terre. Tout ce que nous obtiendrions, si notre sonde parvenait à résister à la fournaise solaire, c’est un morceau refroidi et une fameuse déception. Mais si nous acceptons cette situation limitée nous pouvons nous dorer au soleil pendant que nos panneaux solaires alimentent notre maison. Il en va de même de l’amour. Nous ne pouvons pas échapper aux limites de notre situation imparfaite, et si nous voulions le faire, dans n’importe quelle dimension de notre relation — et cela vaut aussi dans l’union physique — nous réduirions l’autre à une parcelle de lui-même, celle qui nous intéresse, et tout ce que nous obtiendrions c’est un morceau refroidi. Mais lorsque nous aimons l’autre avec ses limites, nous l’aimons enfin pour lui-même, et il peut enfin nous illuminer de l’infini de sa personne.

Donc, si nous avons l’impression d’avoir fait le tour de quelqu’un, c’est qu’il y a du travail pour nous décentrer de nous-mêmes et de nos exigences, car en réalité nous nous sommes engagés avec un être infini.

Il est temps d’en venir à l’évangile que vous avez choisi. Il nous situe justement dans le contexte d’une vie où on est blessé, où quelqu’un est devenu notre ennemi. Dieu nous propose d’agir bien au-delà de ce que l’autre mérite. Et cela vaut en retour pour nous  : nous pouvons espérer que les autres nous traitent mieux que ce que nous méritons parfois à cause de nos étroitesses ou de notre paresse à aimer, à servir.

Nous sommes capables de nous ouvrir aux autres même au-delà de ceux qui sont bons avec nous ou qui nous sont proches. Le Christ ne nous demande pas de subir celui qui nous blesse, mais de l’aimer, de partir à la recherche de sa grandeur cachée. Il veut bien nous accompagner pour cela, afin que par nous l’amour remporte de nouvelles victoires. Bonne route sur le chemin de la vie. Et sachez bien  : ce n’est pas parce que le chemin monte qu’on s’est trompé de chemin !

 


l’amour comme une marche

D’emblée vous nous placez devant un élément constitutif de l’amour, pour nous qui sommes imparfaits  : le pardon. L’amour qu’on se donne sur la terre, dans l’union conjugale, dans l’amitié, est un amour à pardon comme il y a les moteurs à essence. Le pardon est le remède au jugement, il guérit la tiédeur, il réveille l’amour.

La vie ressemble parfois à un hike trop long, trop froid, où on a trop faim et soif… Il y a les épreuves, il y a la lassitude, qui peuvent mener au découragement. Alors, vous l’avez déjà remarqué, un réflexe très répandu se déclenche  : si ça ne va pas c’est la faute de l’autre ! Au camp c’est la faute des chefs ou des autres de la sizaine. Dans l’Église c’est la faute des évêques ou du pape. Au boulot, c’est la faute du chef ou des collaborateurs. Dans le couple c’est la faute du conjoint. Or, une fois qu’on se met à juger l’autre on devient l’aveugle, quelque chose se pervertit dans notre vision sur l’autre. Pour ne pas en arriver là, puisque chacun accumule des torts tout au long de ses semaines, il faut rapidement pardonner de tout son cœur. Il ne s’agit pas de passer passivement l’éponge de l’oubli, mais d’activement dire  : je t’aimerai quand-même, et encore plus, parce que c’est toi. Et choisir de dire cela même quand l’autre n’a pas d’excuse. Parce qu’on veut l’aimer.

Je vous ai parlé de vouloir aimer. C’est un point capital de la vie dans le mariage. Nous marchons sur deux jambes. La vie conjugale aussi a deux jambes, celle du sentiment pour l’autre et celle de la volonté d’aimer, de la décision d’aimer. Nous pourrons avancer si nous nous appuyons sur nos deux jambes, celle du choix et celle du sentiment.

Ce n’est pas aux ergothérapeutes que je dois apprendre que quand nous marchons nous devons sans cesse nous mettre en déséquilibre. On ne peut pas faire un pas sans se lancer sur une seule jambe, le temps d’un moment. Dans le mariage aussi, nous passons alternativement du sentiment à la décision d’aimer sans ressentir. Parfois l’autre nous attire, nous enthousiasme, nous émerveille. Parfois il nous fatigue, il a l’air minable, ou insupportable. C’est parce que nous devons passer sur la jambe de la volonté  : il y a un stress dans l’amour qui ne se résout que quand je choisis d’aimer quand-même, quand je m’appuie sur le fond de moi-même pour adhérer à l’autre bien qu’il ne m’attire plus. Si on le fait, on pourra repasser bientôt sur l’autre jambe, celle du sentiment joyeux et léger. Si on ne le fait pas, on tombe sur le bord du chemin, ou on fait de l’autostop en se faisant embarquer par quelqu’un d’autre et en laissant celui qui compte sur nous tout seul au bord de la route.

Le sentiment qui naît en nous après un tel pas de volonté est un sentiment plus profond, plus fondamental que le premier. Le premier sentiment, celui que l’on éprouve quand on tombe amoureux, est un sentiment superficiel, même s’il est fort et nous prend tout entier. Il est venu de l’extérieur, je ne l’ai pas choisi — ce qui fait croire à certains qu’il est irrésistible, mais il n’y a rien de plus faux. Tomber amoureux, cela nous arrive du dehors. Tandis que le sentiment qui naît de l’attachement volontaire ne nous arrive pas de l’extérieur, il grandit à partir de notre liberté, il s’enracine dans notre liberté, cette liberté que nous avons exercée en choisissant encore l’autre. C’est alors que nous sommes vraiment libres, quand ce sentiment nouveau prend de la place en nous parce que nous lui avons dit  : viens, car je veux aimer mon mari, car je veux aimer ma femme. C’est alors que nous nous donnons totalement à l’autre et que notre être jubile vraiment.

Et puis, si vous avez une crampe à une jambe, mettez Dieu à l’épreuve ! Il s’engage avec vous dans ce mariage, car c’est un sacrement. Il prendra soin de vous guérir quand vous le lui demanderez. Il ne guérit jamais comme on l’a prévu, mais à sa manière, bien plus inventive. Soyons attentifs, au milieu d’un monde qui nous disperse.